Comment partir d’une œuvre de fiction pour travailler à la fois l’opinion publique, le consentement, les réseaux sociaux, l’État de droit, l’engagement et l’expression orale ? Le parcours construit autour de HLM Pussy, de Nora El Hourch, propose une réponse volontairement transversale : regarder, analyser, confronter les points de vue, mobiliser le droit, débattre et finalement construire un véritable oral de brevet.
L’objectif n’est pas de proposer une simple « exploitation pédagogique d’un film ». Le film devient ici une situation complexe à partir de laquelle les élèves doivent observer des faits, identifier des points de vue, comprendre des mécanismes sociaux, mobiliser des notions juridiques et apprendre à argumenter. Le travail s’inscrit d’abord dans le nouveau programme d’EMC de 3e, « Faire vivre la démocratie », tout en articulant explicitement l’EMI et l’EVARS.
Un film pour poser une véritable question démocratique
Point de départHLM Pussy permet de travailler avec des élèves de troisième sur plusieurs réalités qui se croisent : les différences sociales entre les jeunes, les cadres familiaux, les aspirations et les formes de réussite, les rapports entre filles et garçons, le consentement, mais aussi la manière dont une situation privée peut devenir une affaire publique lorsqu’elle est filmée, publiée puis commentée sur les réseaux sociaux.
C’est précisément ce passage du fait individuel à l’opinion publique qui donne au film tout son intérêt en EMC. À partir d’un événement apparaissent successivement un témoignage, une dénonciation, une publication, des réactions, une mobilisation et des jugements.
Les élèves sont alors conduits à une question qui dépasse largement l’intrigue du film : comment dénoncer une violence et mobiliser l’opinion tout en respectant les personnes et les règles de l’État de droit ?
EMC, EMI, EVARS : trois entrées qui se complètent
TransversalitéCette séquence n’additionne pas artificiellement trois enseignements. Chacun apporte un regard différent sur une même situation et permet progressivement aux élèves de construire une analyse plus complète.
Le programme de troisième permet de travailler sur les acteurs du jeu démocratique, la formation de l’opinion, le rôle des médias et des médias sociaux, les mobilisations et l’engagement collectif. Le film permet également de distinguer dénonciation publique, enquête et décision de justice.
Une vidéo ne donne jamais accès à l’intégralité d’une situation. Les élèves interrogent le cadrage, la sélection des images, la viralité, les commentaires, les rumeurs, la réputation numérique et la perte de contrôle qui peut suivre une mise en ligne.
Le travail permet de définir le consentement, d’interroger les rapports de pouvoir, de réfléchir au respect de l’intimité et de la volonté d’autrui, et de prévenir les violences sexistes et sexuelles sans placer les élèves dans une situation de témoignage personnel.
Faire analyser « les jeunesses » plutôt que « la jeunesse »
Lecture socialeUn autre intérêt du film tient à la diversité des trajectoires représentées. Les trois adolescentes sont liées par l’amitié, mais elles ne disposent ni des mêmes ressources sociales et familiales, ni du même rapport aux adultes, ni nécessairement des mêmes aspirations ou des mêmes manières d’agir.
La démarche proposée évite donc deux écueils : réduire les personnages à leur quartier, leur origine ou leur famille, et présenter le milieu social comme une explication automatique de tous leurs comportements.
Les élèves sont au contraire conduits à formuler une idée plus nuancée : le milieu social et familial influence les choix, mais il ne les détermine pas totalement. Ce travail permet également de réactiver certaines connaissances du programme d’histoire sur les transformations de la société française, les jeunesses, les femmes, les familles et l’immigration.
Regarder un film devient une activité intellectuelle
MéthodePendant la projection, les élèves ne répondent pas tous à une longue série de questions identiques. La classe travaille par binômes et les différents groupes se répartissent six axes d’observation. Cette organisation crée une véritable complémentarité au moment de la mise en commun.
Lieux de vie, ressources, aspirations et différences sociales.
Relations avec les adultes, histoires familiales et appartenances.
Volonté, réactions, pressions et respect des choix.
Publication, commentaires, viralité et construction d’un jugement collectif.
Soutenir, agir, se mobiliser et respecter la personne concernée.
Cadrage, regards, silences, montage, hors-champ et point de vue.
Une compétence centrale : distinguer observation et interprétation
Esprit critiqueLe tableau utilisé pendant le visionnage repose sur une distinction simple, mais essentielle : ce que je peux objectivement observer, ce que la scène me fait comprendre ou ressentir, le procédé cinématographique utilisé et la notion d’EMC, d’EMI ou d’EVARS qui peut être mobilisée.
Cette démarche oblige à ralentir le jugement. Un élève doit pouvoir expliquer ce qu’il a réellement vu avant d’en tirer une conclusion. La méthode est particulièrement pertinente dans une séquence consacrée aux réseaux sociaux : elle reproduit précisément l’attitude critique que l’on cherche à développer face à une image, une vidéo ou une publication en ligne.
Débattre, mais avec un cadre juridique
État de droitLa partie consacrée au consentement n’est pas organisée comme un exercice juridique abstrait. De courtes informations peuvent être lues par le professeur ou par un élève, puis immédiatement discutées et confrontées aux situations du film.
Le droit apporte alors des repères précis : consentement libre et éclairé, spécifique, préalable et révocable, respect de la dignité et de la vie privée, droit à l’image, liberté d’expression, présomption d’innocence, diffamation, cyberharcèlement ou encore rôle de la police et de la justice.
Une personne peut témoigner, alerter, demander de l’aide ou se mobiliser. Mais une mobilisation publique n’est pas une décision de justice.
La solidarité implique aussi d’écouter la personne concernée, de respecter ses choix et de réfléchir aux conséquences de l’action engagée.
Préparer dès le début de la 3e un véritable oral de brevet
Le parcours ne se termine pas par une évaluation classique. Chaque élève construit un véritable projet d’oral du DNB inscrit dans le parcours citoyen. Il doit choisir une problématique, sélectionner une scène, organiser un raisonnement, mobiliser des notions d’EMC et préparer une conclusion personnelle.
L’intérêt pédagogique est double. Dès le début de l’année, tous les élèves découvrent concrètement les exigences de la soutenance : tenir cinq minutes, ne pas réciter un diaporama, expliquer une démarche, employer un vocabulaire précis et anticiper les questions du jury.
Mais ce premier oral n’est pas nécessairement un simple entraînement destiné à disparaître ensuite. Puisqu’il repose sur un projet mené dans le cadre du parcours citoyen, il peut constituer l’un des projets susceptibles d’être retenus pour l’épreuve orale du DNB. L’élève peut donc conserver son travail, l’enrichir au cours de l’année, améliorer son support, approfondir ses connaissances et éventuellement choisir de le présenter lors de l’épreuve finale, selon les modalités retenues par l’établissement.
10 minutes d’entretien
La soutenance individuelle du DNB dure actuellement quinze minutes : cinq minutes de présentation, suivies de dix minutes d’échange avec le jury. L’évaluation distingue la maîtrise de l’expression orale et la maîtrise du sujet. Faire vivre cette situation dès le début de l’année permet aux élèves de comprendre très tôt ce qui sera réellement attendu d’eux.
Ce que ce dispositif change pédagogiquement
AnalyseLe visionnage produit des informations qui seront ensuite utilisées, confrontées et argumentées. L’élève regarde avec une intention précise.
La répartition des axes d’observation rend chaque groupe utile à la mise en commun et évite le questionnaire linéaire identique pour tous.
Il ne s’agit pas simplement de demander « qu’en pensez-vous ? ». Les élèves disposent progressivement d’éléments juridiques, médiatiques et civiques permettant de construire leur argumentation.
Le dispositif permet de revenir sur une première impression, de la préciser ou de la nuancer. Changer d’avis devient le résultat possible d’une analyse plutôt qu’un signe d’hésitation.
Comprendre le cadrage, le montage ou le hors-champ aide également à comprendre qu’une image est toujours produite depuis un point de vue et dans un contexte donné.
Chaque séance fournit des connaissances, des exemples ou des arguments que l’élève pourra réinvestir dans son propre oral.
Travailler un sujet sensible sans exposer les élèves
Cadre pédagogiqueLe consentement et les violences sexuelles nécessitent un cadre de travail explicite. La séquence porte sur les personnages et les situations d’une fiction : aucun élève n’a à raconter une expérience personnelle pour participer au cours ou au débat.
Le professeur veille également à ne pas transformer la classe en tribunal chargé de prononcer une culpabilité. Les élèves apprennent au contraire à distinguer une réaction morale, un témoignage, une interprétation, une qualification juridique et une décision rendue par la justice.
Le dossier professeur complète donc la ressource élève par un cadre juridique et institutionnel développé, ainsi que par des repères destinés à la conduite pédagogique de ces échanges.
Un projet qui correspond pleinement à la logique du parcours citoyen
FinalitéLe parcours citoyen vise à développer chez l’élève le jugement moral et civique, l’esprit critique et une culture de l’engagement. Il s’appuie notamment sur l’EMC et l’EMI et encourage des démarches actives : analyse de situations, argumentation, discussion réglée, débat et projets.
C’est précisément la logique retenue ici. L’élève ne reçoit pas seulement un ensemble de règles sur les réseaux sociaux ou le consentement. Il doit progressivement observer, questionner, confronter, contextualiser, argumenter et décider ce qu’il retient.
Le véritable enjeu n’est donc pas de savoir si les élèves « aiment » ou non le film. Il est de leur permettre d’utiliser une œuvre contemporaine pour penser une question démocratique complexe et construire une parole personnelle, informée et responsable.
Ministère de l’Éducation nationale, Programme d’enseignement moral et civique, BO n° 24 du 13 juin 2024 . Le programme de troisième « Faire vivre la démocratie » entre en application à la rentrée 2026.
Éduscol, Ressources d’accompagnement pour l’EMC au collège .
Éduscol, Mettre en œuvre le programme EVAR/EVARS . Le programme national EVARS est appliqué au collège depuis la rentrée 2025.
Éduscol, Le parcours citoyen de l’élève .
Éduscol, Les épreuves du DNB : l’oral peut porter sur un projet mené dans le cadre d’un parcours éducatif, notamment le parcours citoyen.
